
Chroniques du concert de Maloya Jazz Xperianz et Petite Lucette par des étudiant·es de Musicologie
Dans le cadre de leur parcours de Master "Musique et sciences humaines" (Universités de Tours et Poitiers), 8 étudiantes et étudiants ont participé à un atelier "Initiation à la critique de jazz" conçu et animé par Vincent Cotro en 2022-23 et renouvelé cette année. Enseignant-chercheur au département de musicologie de Tours et partenaire de longue date du Petit faucheux, Vincent Cotro est également chroniqueur pour le mensuel Jazz Magazine depuis près de vingt ans. Il continue de produire dans ce cadre de nombreux textes et chroniques reliés à l'actualité du disque et des concerts.
Invitant à réfléchir plus largement aux formes et aux enjeux de la critique de jazz et à observer ses évolutions, l'atelier a surtout permis aux étudiant·e·s d'exercer très concrètement leurs compétences d'écoute et de rédaction, de fortifier leur culture musicale et d'exercer leur esprit critique hors du champ académique. Deux concerts leur ont été proposés dans la saison du Petit faucheux, ainsi que deux CD issus de la production récente du jazz dans des esthétiques variées. La présente rubrique permet de restituer le premier volet de cet atelier et d'apprécier la diversité des regards, des écoutes et des styles rédactionnels qui s'affirme d'un texte à l'autre. En effet, si toutes et tous les signataires sont musicien·ne·s et musicologues, ils et elles n'entretiennent pas la même familiarité avec le jazz et les musiques improvisées, ses codes, ses rituels scéniques.
La rubrique Jazz en ligne(s) a vocation à accueillir, au-delà du fruit de cette initiative particulière, d'autres critiques ou compte-rendus de concert produits spontanément par les étudiant·e·s musicien·ne·s et musicologues issu·e·s du département de musicologie ou de Jazz à Tours.

Le 7 novembre 2024 au Petit faucheux dans le cadre du Festival Émergences.
Petite Lucette : Clémentine Ristord saxophones, Sylvain Fouché piano, claviers, Manon Saillard vibraphone, Mathieu Imbert batterie, Pierre-Antoine Despatures contrebasse
Maloya Jazz Xperianz : Emy Potonié saxophone, flûte, chant, Rodolphe Céleste guitare, Noé Latchimy piano, Johan Saartave basse, Christophe Chrétien batterie

Du 4 au 14 novembre, dans toute la région tourangelle, c’est le festival Emergences. Une semaine de musique, dans différents lieux de la ville, pour découvrir les talents du jazz d’aujourd’hui et de demain ; et ce jeudi soir, le festival s’est invité au Petit faucheux, avec une soirée de jazz au féminin. Nous y étions, on vous raconte.
Vous l'avez sûrement constaté, chers lecteurs, durant longtemps, l’univers du jazz s’est construit sur le modèle du gentlemen's club, so British, mais assez peu inclusif. Vous aviez plus de chance de rencontrer une femme (ou ses longues jambes tout du moins) en photo sur la pochette d’un album qu’à l’embouchure d’une trompette. Mais le vent tourne ; tout en renouant avec les débuts du "jass" imprégné de revendications sociétales, les musiciennes trop souvent invisibilisées font entendre leur voix mais aussi, depuis peu, leurs instruments. Grâce à la volonté sans faille des programmateurs, nous avons eu la chance de découvrir deux groupes prometteurs menés chacun par une saxophoniste. Tout d’abord Petite Lucette, de Clémentine Ristord puis en deuxième partie, le Maloya Jazz Xpérianz, avec Emy Potonié.
Pour ce festival, qui depuis plus de 20 ans offre une scène et un public à la jeune génération, Antoine de La Roncière (programmateur du Petit Faucheux) et Lisa de Carvalho (directrice artistique de l’École Jazz à Tours) nous ont habitués à puiser dans le vivier très riche de la scène locale. Mais, pour cette soirée, leur regard s’est porté beaucoup plus loin… Avec Petite Lucette (lauréat de Jazz Migration en 2023), nous avons rencontré cinq musicien-nes qui ont traversé la France, abandonnant la vue sur les Alpes pour promener leurs compositions originales jusqu'aux rives de notre Loire. Leur musique est narrative, poétique, parfois empruntée aux textes de Virginie Despentes, et toujours pleine d'humour, comme avec la malicieuse composition Les yeux couleurs verveine du contrebassiste. Pour encourager ces jeunes talents, le public du Petit Faucheux a répondu présent. Devant une salle comble, le set débute sur une rythmique organique, comme un battement du cœur. Autour du soprano de Clémentine, ils puisent dans tous les styles pour inventer un jazz hybride qui leur est singulier. Ils partagent avec une jubilation contagieuse leur interaction collective, de subtiles polyrythmies saupoudrées d'accents klezmers (qui ne sont pas sans rappeler l'album Green Apocalypse, du clarinettiste Yom) mais revisitées avec des improvisations à la limite du free. Leur instrumentarium varié s'amuse à confondre les timbres, et les textes plus déclamés que chantés nous infusent comme une sensation d'urgence propre à cette nouvelle génération.
Après un petit entracte, nous avons plongé avec les musiciens ultramarins d'Emy dans une performance de jazz teinté de créolitude. Depuis le jazz manouche du grand Django, on le sait, la force du jazz français émerge de sa capacité à se métisser. Ils sont cinq, eux aussi, et ils ont traversé les océans pour nous faire entendre un projet musical qui plonge ses racines tout autant aux rythmes du Maloya, qu'aux longues notes caressantes du saxophone soprano (oui, elle aussi !) de la compositrice, saxophoniste-flûtiste et perfomeuse de jazz qui porte ce projet. Leur univers conjugue à la fois l'intimité des textes très personnels d'Emy et l'atmosphère propice à la danse des musiques de tradition réunionnaise que sont le séga et le maloya. Si la plupart des morceaux sont des compositions d'Emy, chaque membre du groupe apporte sa couleur avec de longs solos qui déploient l'éventail des sensibilités propres à chacun. A peine déstabilisés par un petit couac technique de début de concert, ils ont su embarquer le public pour ce voyage coloré aux influences multiples et aux parfums de l'Océan Indien. Enfin, si cette soirée a piqué votre curiosité pour la scène émergente, vous pouvez prolonger la découverte sur les sites du groupe tourangeau Marsavril, et du collectif londonien Tomorrow's Warriors Frontline, pendant anglo saxon de l'école de musique Jazz à Tours, qui ont ouvert le festival en beauté avec une très belle énergie.
Sandrine Asensio
Des mondes musicaux où dansent les images
Au Petit faucheux, on cultive l’art de conter les histoires. Le 6 novembre dernier, la démonstration brillante en est faite : Petite Lucette, quintette grenoblois primé au tremplin Jazz Migration 2023, et la réunionnaise Émy Potonié accompagnée de son groupe nous prennent par la main pour une « ballade » enchantée au sein de leurs univers a priori antinomiques.
Petite Lucette amorce le concert. Il était une fois, un kaléidoscope sonore où se croisent influences africaines, touches arabisantes et éclats de jazz contemporain. Leur pièce « Reviens » déploie cette trame où l’on retrouve une palette de changements de mesures imprévus, de collages de mélodies et d’ambiances antithétiques. On croit en effet entendre « A Day in the Life » des Beatles, tant le contraste semble abrupt. Or, cette fois il s’agit de jazz et non de pop et cette particularité m’enthousiasme. Ensuite, le vibraphone, semblable à une boîte à musique d’enfant, dialogue subtilement avec le piano, tandis que Mathieu Imbert exploite toutes les sonorités de sa batterie tel un alchimiste mélangeant ses potions. Ainsi exprimé, les morceaux de ce groupe pourraient paraître enfantins mais il n’en est rien ! « Le Rhume des Feux follets » éclairé par des lumières vacillantes qui semblent matérialiser ces esprits dansants, cache une réflexion poignante sur l’urgence de vivre. Lorsque la compositrice de cette œuvre l’introduit, elle clame d’ailleurs que ce soir étant sa dernière date, il s’agit de son ultime chance d’exprimer ce sentiment indicible. Le saxophone devient alors un cri, une sirène de klaxon, ou encore une plainte déchirante. Puis, les musiciens s’ accroupissent pour laisser un solo de contrebasse poser le point final du récit, amplifiant ainsi l’impact émotionnel.
Place ensuite à Émy Potonié et son projet « Maloya Jazz Xperianz ». Dans ce métissage, la flûtiste-saxophoniste injecte l’âme de son île natale, mélangeant grooves dansants et chants créoles célébrant la camaraderie et le partage. Sur scène, Émy ne joue pas seulement : elle danse, chante, parle, et communie brillamment avec le public. Richement imagé, son répertoire évoque les intempéries tropicales dans « La Pli » (où le clavier imite délicatement les gouttelettes) mais aussi le lien viscéral à son pays (dans « Mon Pai ») et nous livre une hymne chargée de nostalgie et d’amour pour sa terre natale. Mais c’est dans le morceau dédié à son ange gardien que l’émotion culmine : chaque note, chaque souffle semblent être une prière, une offrande à l’invisible. Au-delà des compositions originales, Émy Potonié revisite également des ségas traditionnels, autre genre réunionnais aux rythmes entraînants. La synergie du groupe tisse des ponts entre tradition et modernité, ancrant sa musique dans une démarche à la fois patrimoniale et novatrice.
Gerda Bornhauser
Éclats de Jazz à Tours pour le Festival Émergences
Le 7 novembre, dans le cadre du Festival Émergences 2024, le Petit Faucheux propose une soirée en deux parties, avec la participation du groupe Petit Lucette, lauréat du programme Jazz Migration, actuellement en tournée, ainsi que d'Emy Potonié, flûtiste et saxophoniste réunionnaise, qui dévoilera son projet musical Maloya Jazz Xperianz.
Dès les premières notes, la signature sonore de Petit Lucette ancre le groupe dans un collectif unique, oscillant entre imagination, originalité et expression individuelle. Leur grande liberté narrative fusionne des ambiances musicales tantôt carnavalesques, tantôt felliniennes ou oniriques, tout en explorant profondément l'âme du jazz. Selon Roland Barthes, le vêtement est un « code véritable », un langage qui révèle l’identité. Ainsi, le « texte vestimentaire » de Petit Lucette établit un dialogue non verbal avec le public : leur style décontracté, à la manière d'étudiants curieux et engagés, déambule en quête de reconnaissance dans les rues d’une ville portuaire méditerranéenne cosmopolite. Les couleurs vives et motifs audacieux du groupe grenoblois reflètent leur désir de se démarquer, soutenus par un flot sonore joyeux et éclectique, mêlant jazz, free jazz et influences planétaires. Un détail significatif est l’utilisation par le batteur d’une grande canette fixée à un trépied, transformée en percussion occasionnelle. Ce geste simple mais symbolique incarne parfaitement l’esprit du groupe. Les yeux couleur verveine se distingue par les improvisations expérimentales de la contrebasse, explorant des sonorités aiguës près du chevalet et imprégnées d’influences orientales, avec des glissements de doigts rappelant le jeu du kemenché d'Istanbul ou de la lyra crétoise, enrichissant ainsi l’atmosphère sonore. Le saxophone soprano reste l’élément central du spectacle, consolidant l’identité musicale de Petit Lucette. Clémentine Ristord passe avec aisance de la mélodie des instruments primitifs, comme l’ocarina, à la force des textes engagés, comme ceux de Virginie Despentes. Enfin, la composition Le rhume des feux-follets se distingue par son intensité rythmique et la précision de ses polyrythmies. Le morceau évolue habilement entre sérénité et éclats frénétiques, porté par une improvisation collective pleine de finesse, devenant ainsi un véritable hymne de clôture.
Après une demi-heure d’attente, le groupe phare de la soirée fait une entrée majestueuse et énergique, captivant immédiatement le public. Malgré un léger aléa technique rapidement résolu, leur fluidité et leur aisance ne tardent pas à émerger. Leur maîtrise de l’improvisation et leur synergie remarquable rappellent l’esprit des grandes formations collectives, évoquant presque les mythiques Myrmidons d’Achille. Chaque morceau devient une prestation minutieusement travaillée, où la cohésion et la discipline du groupe, alliées à la loyauté artistique et à la virtuosité instrumentale, se démarquent véritablement. Les costumes du groupe, ornés de motifs géométriques blancs sur fond noir, reflètent l’unité et l’harmonie, alliant modernité et tradition, à l’image de leur musique qui équilibre héritage et jazz contemporain. Avec son crop top et ses accessoires emblématiques, Emy Potonié incarne une figure de proue, mêlant modernité et puissance féminine, et affirmant son rôle central dans cette aventure musicale. Elle interprète avec brio ses compositions en créole réunionnais, exprimant à travers son chant, sa flûte et son saxophone soprano des émotions et des histoires personnelles. Alors que la cheffe de file remercie le public, les autres musiciens, qui affichent des techniques de jeu matures malgré leur jeunesse pendant la performance, partagent un moment d’émotion et de complicité, s’embrassant chaleureusement et affichant des sourires pleins de fierté et de bonheur, témoignant ainsi de la joie de jouer ensemble. La musique de Mon Péi - Maloya Jazz Xperianz fusionne maloya, séga réunionnais et jazz, tout en intégrant des influences de l'océan Indien et des sonorités africaines. Enrichie de pièces inédites, cette alchimie sonore se distingue par une fusion envoûtante dans un style épuré, où la simplicité du son magnifie la richesse des influences culturelles et musicales, offrant ainsi une expérience unique qui transcende les frontières de l'imaginaire.
Mustafa Caner Sezgin
Une émergence de nouvelles couleurs : à la découverte d’un nouveau monde !
En cette soirée du 7 novembre, le Petit faucheux, en partenariat avec Jazz à Tours, nous présente deux groupes dans le cadre du festival Jazz Émergence, où l’on pourra entendre un jazz libre, engagé et ouvert sur le monde. Se produisent donc le quintette Petite Lucette ainsi que le groupe de Emy Potonié, Maloya Jazz Xperianz.
Petite Lucette, ce groupe grenoblois gagnant de la neuvième édition de Jazz Migration, nous présente sa musique hybride, aux couleurs d’un jazz teinté de free jazz et de sonorités orientales. Après des réglages face au public, les musiciens commencent avec un morceau au caractère planant, Reviens. Dans ce morceau, comme dans les autres, le saxophone est mis en avant, ce qui est également montré par leur positionnement sur scène. En effet, Clémentine Ristord est au milieu, entourée côté cours par le piano et la batterie, et côté jardin par le vibraphone et la contrebasse. Mais les autres musiciens ne sont pas pour autant mis de côté. Leur musique est instrumentale, mais intègre parfois des textes, comme celui de Virginie Despentes dans leur morceau Les chrysanthèmes fleuriront sur nos rêves. S’y retrouve également une cacophonie rappelant le free jazz du batteur Paal Nilsen-Love entendu dans la même salle le 16 octobre 2024. Leur cinquième présentation, Les yeux couleurs verveine, est une création du contrebassiste. Dans cette exécution le texte, interprété par la saxophoniste, utilise la figure de style de l’allitération, “La verveine, tu vois, c’est ma veuve et mon venin”, pour créer une accentuation du texte et de son sens. Mais ce morceau possède également des couleurs orientales, qui se retrouve aussi dans Le rhume des feux-follets. Ce groupe nous plonge dans son univers jusque dans le titre de ses morceaux et nous entraîne dans l’histoire que les membres veulent nous faire traverser.
Maloya Jazz Xperianz nous vient tout droit de l’île de la Réunion. Leur but : créer un mélange de Jazz et de Maloya, un rythme réunionnais construit sur un mélange de percussions et de chant et héritier des pratiques des esclaves durant le colonialisme. Retardé par un aléa technique au début du concert, le groupe enflamme la scène et le public par leur ambiance, les déhanchements de la leadeuse ainsi que leur cohésion, aucun musicien n’est laissé de côté. Venus présenter leur dernier album “Mon Péi”, le groupe fait aussi entendre des pièces inédites comme le quatrième morceau, qui se trouve être un sega, un autre genre musical important à la Réunion, ou bien le dernier, répondant au nom de Le Papan, qui signifie “buse” en créole réunionnais. Le premier morceau, Dalonaz (amitié, partage) n’est pas celui qui représente le mieux le Maloya, ce qui n’est pas le cas du troisième, Asaliah (écrit en hommage à son ange gardien du même nom), grâce au chant mais aussi aux différentes percussions. Ici, Emy Potonié porte plusieurs casquettes : celle de la saxophoniste mais également de la chanteuse créole, auxquelles elle ajoutera ses talents de flûtiste dans La Pli. Dans cette même œuvre les artistes interagissent avec le public, que ça soit par des claps ou bien avec la phrase “écoute la pli i tombe” à répondre à la chanteuse. Ce n’est pas la seule fois où le groupe met la salle à contribution, le pianiste le fait dans le sixième morceau, éponyme de l’album, Mon Péi.
L'hybridation musicale promise par le Petit Faucheux fut une réussite, nous faisant voyager aux quatre coins du monde mais également au « Neverland » pour un voyage mental.
Noémie Pagueguy
Le saxophone soprano à l’honneur au Petit faucheux
Dans le cadre du festival Emergences, les programmateurs du Petit Faucheux ont fait des pieds et des mains pour faire venir de l’île de la Réunion le quintette d'Emy Potonié ce jeudi 7 novembre. Pour l’occasion, le groupe Réunionnais est précédé en première partie du quintette Petite Lucette. Ainsi, la soirée aspire à laisser entendre un vent boisé aux couleurs soprano.
Lauréats de « Jazz Migration », Petite Lucette jouent ce soir leur dernier concert organisé par le dispositif d’accompagnement des jeunes musicien.nes de jazz. Ce quintette, dont la formation est colorée par la présence d’un vibraphone, nous propose un univers riche en contrastes, alternant descriptions de paysages désertiques ou charmeurs, et passages audacieux présentant une poésie populaire, presque subversive. Chaque instrumentiste possède sa propre identité et apporte une touche très personnelle à la réalisation d’un tableau musical commun. Employant de nombreux mode de jeux, les instruments sont souvent davantage employés en tant que bruiteurs qu’en tant qu’instruments propres. Cette indépendance donne naissance à des polyrythmes et des harmonies étonnantes. L’ensemble respire la cohésion et ces interactions recherchées créent une performance subtile et dynamique. Bien que la musique de Petite Lucette soit originale en restant accessible et captivante dans son univers musical, quelques longueurs dans la deuxième moitié du set se sont fait ressentir.
Après un rapide changement de plateau, la contrebasse tête de lion est remplacée par une basse électrique 5 cordes, la batterie « Foley » a perdu ses différents composants de bruitage, le vibraphone cède sa place à une guitare électrique, les claviers et synthétiseurs changent quelque peu d’allure. Seul le premier plan reste inchangé : un saxophone soprano. Les Réunionnais sont attendus ! Comme pour l’annoncer, les quatre musiciens d’Emy Potonié préparent le terrain en introduisant une ambiance sonore déjà presque dansante. Sur ce tapis rouge musical, la saxophoniste rentre en scène sous les applaudissements et prend son « chérie doux ». Après un bref combat contre un jack capricieux (remporté haut la main grâce à l’extrême réactivité des ingénieurs son), le premier thème au saxophone est donné.
Ce soir, en défendant son dernier album « Mon péi » le quintette « Maloya Jazz Xperianz » propose une musique alliant les sonorités traditionnelles du maloya, des rythmes africains et des harmonies du jazz contemporain, tout en mettant en valeur la chaleur de l’âme réunionnaise.
C’est en alternant des performances musicales intimistes et dansantes que le groupe nous fait découvrir sa musique, et avec un mot à la bouche : partage ! En effet, sur la scène les musiciens n’hésitent pas à faire intervenir le public, que ça soit pendant leur chorus comme l’a fait le clavier de Emmanuel Turpin proposant un échange « questions / réponses » de phrases musicales, ou bien même en intégrant pleinement le chant du public à la structure d’un morceau, sans oublier bien sûr les nombreuses incitations aux claps ! La virtuose Emy Potonié nous transporte dans son univers très chaleureux à travers la douceur et l’élégance (de sa flûte traversière), la puissance et l’expressivité (de son soprano), ainsi que le réconfort et l’intimité (de sa voix), le tout le ponctué voire accompagné par d’innombrables pas de danse déhanchés ! Oui, la danseuse musicienne se place définitivement comme leadeuse du groupe avec une bienveillance presque palpable et une envie de partage avec le public comme avec ses musiciens. C’est ainsi, que les morceaux au couleurs réunionnaises sont teintés d’abondantes parties improvisées de la part de tous les membres de « Maloya Jazz Xperianz ».
C’est donc en abolissant les frontières d’une musique traditionnelle de la réunion et d’un jazz moderne, qu’Emy Potonié nous fait voyager en explorant des thèmes tels que l’identité, la nature, la culture, le partage… Un véritable hommage vibrant à l’île de la réunion !
Antoine Rolland
Jazz Maloya Xperianz et Petite Lucette : une odyssée jazz de la métropole aux îles
Le Petit Faucheux et Jazz à Tours ont une fois de plus, pour la 23ème édition du festival Emergences, offert aux Tourangeaux 8 jours de bonheur en compagnie de la jeune scène de jazz européenne. Mais le sommet de cette semaine enchantée fut probablement la soirée du jeudi 7 novembre, pour laquelle la salle de jazz n’a rien voulu se refuser, en invitant les lauréats 2023 de Jazz Migrations – le quintette Petite Lucette – avant de nous embarquer en croisière à la Réunion avec Maloya Jazz Xperianz d’Emy Potonié. 2 quintettes, 2 ambiances, mais une seule devise : un jazz savoureux, profus, plein de jeunesse et diablement créatif.
Il est toujours émouvant de voir naître au monde des musiciens de talent et d’entendre leurs premières notes, surtout lorsque celles-ci sont modulées au doux son du soprano. Dès le 2e morceau, la leadeuse de Petite Lucette, Clémentine Ristord, nous grise de longs traits mélodiques qu’accompagne un piano dissonant, puis, dans Les yeux couleur verveine, composition originale du contrebassiste, elle nous charme par son phrasé entêtant qui serpente sans fin, avant de développer, sur une gamme épicée empreinte d’une saveur phrygienne, un motif qu’elle transpose vers l’aigu jusqu’à l’hypnose. Ce parfum flûté se retrouve plus nettement encore dans le timbre doux et parfois soufflé d’Emy Potonié, qui alterne, selon l’humeur musicale, soprano et flûte traversière, comme les 2 représentants d’un même idéal boisé, aux antipodes du goût corsé et proche de la trompette que lui conférait Sidney Bechet.
Mais le plus remarquable est cette vitalité unique à chaque groupe qui jamais ne s’épuise, et nous entraîne à travers un dédale de thèmes et de chorus. L’âme de Petite Lucette réside dans le raffinement esthétique et poétique, par une recherche harmonique fidèle à la conception jazzistique du plaisir musical. Leur 4ème morceau en est un exemple frappant : d’abord un thème en do mineur très épuré rendu tragique par une harmonisation modulante à la contrebasse, apportant une vaine lumière majeure à la fatalité mélodique, et qui vient mourir sur un accord de fa dièse étrangement suspensif, puis le récitatif parlé d’un discours de Virginie Despentes au verbe décapant soutenu par une instrumentation parfaitement équilibrée, avant une idée contrastante dans un nouveau ton et un inéluctable retour à la tragédie première. Pour Emy Potonié, le cœur balance entre jazz, pop électroacoustique ainsi que maloya et séga, les 2 genres favoris dans l’Ile intense. Il en résulte un style décoiffant, où la complexité de l’harmonie et de l’arrangement passent au second plan, malgré quelques moments d’une rare finesse, comme ce somptueux prélude impressionniste dans Mon Péi qui métamorphose le clavier électrique en Steinway ; la forme standard y prédomine, et l’arrangement marque une dualité nette entre sections mélodique et rythmique, cette dernière sur fond de batterie distillant un swing discret au sein d’une pulsation pop accentuant le 2ème temps. Mais le côté presque convenu des premiers accords s’évanouit dès l’entrée de la guitare, et lorsque le soprano lui vole la vedette, naît en nous une liesse qui ne nous quittera plus. Dans Abandonnée, Emmanuel Turpin (p) nous régale de syncopes et de chromatismes avant de se lancer dans une improvisation titanesque où se conjuguent simultanément dextérité au clavier à la main gauche et habileté au mixage à la main droite, tandis que la cheffe de groupe, magnétique sur ses hauts talons aiguille, se met à danser le maloya. Car son jazz ne sacrifie rien à la tradition insulaire, et tous les morceaux sont traversés d’une joie profonde, qu’elle communique au public par des jeux chantés responsoriaux, joie mêlée de nostalgie heureuse, qu’il s’agisse de l’évocation en chant créole de la pluie tropicale sur la tôle ondulée, ou d’une déclaration d’amour sous forme de dédicace à son ange gardien (Asaliah). C’est ainsi qu’au terme de cette magnifique soirée, le cœur et la raison ont trouvé leur content ; mais, n’en déplaise au vieux Corneille, ce fut le cœur qui triompha.
Arnoult Denimal
La soirée des leadeuses au Petit faucheux : Emy Potonié, Maloya Jazz Xperianz / Petite Lucette
Pour l’édition 2024 du Festival Émergences, qui s’articule autour de l’inclusivité et de la place des musiciennes dans le jazz, le Petit faucheux proposait un double programme : le 7 novembre, la scène tourangelle accueillait Petite Lucette, lauréat en tournée du dispositif Jazz Migration, et Emy Potonié, flûtiste et saxophoniste réunionnaise avec son groupe Maloya Jazz Xperianz. Ont été interrogés la tradition, la modernité et le métissage, avec une place particulière accordée à la poésie.
Ce soir, la salle est pleine. Petite Lucette ouvre la soirée avec un morceau intitulé Reviens, dans lequel le saxophone soprano échange des lignes sinueuses avec la contrebasse (cette dernière étant clairement audible au-dessus du piano et des percussions). À la fois saxophoniste et chanteuse, la leadeuse, Clémentine Ristord, déclame des poésies libres et frénétiques dont les titres comme Le rhume des feux follets et Les chrysanthèmes fleuriront sur nos rêves reflètentl’éclectisme d’une fusion du free jazz et des “musiques du monde”. Dans la composition Les yeux couleur verveine, les vers s’intensifient progressivement pour exploser dans un tourbillon de cacophonies et de polyrythmies improvisées, agrémentées par l’emploi d’un assortissement d’instruments à vent (saxophones soprano et sopranino, flûte à bec et sifflet). Si la démarche créative de Petite Lucette est à saluer, la cheffe du groupe donne l’impression de ne pas être toujours sûre d’elle, raide et mal à l’aise devant l’audience. Ses mouvements au rythme de la musique, peu fluides, s’opposent à l’énergie des paroles (en particulier celles tirées des textes féministes de Virginie Despentes). Dans l’ensemble, le collectif grenoblois souffre d’un manque de cohésion et des tentatives exagérées de paraître à l’avant-garde. La durée de la programmation est également trop longue et l’intérêt n’est pas égal d’un morceau à l’autre.
Après la pause, le concert reprend pour introduire Emy Potonié et Maloya Jazz Xperianz, qui présentent diverses sélections de leur discographie (dont des extraits de leur dernier album “Mon péi” [Mon pays], sorti en 2024). Chantant en créole réunionnaise, la multi-instrumentiste se sert également de la flûte et du saxophone soprano, faisant participer le public en lui dictant des vers à répéter ou des rythmes à battre avec les mains. Fidèle à une approche de concert dans laquelle on applaudit après les solos improvisés, elle invente sa propre “musique de métissage” en s’appuyant sur des danses traditionnelles inscrites au cœur de l’esclavage telles que le maloya (qui évoque la tristesse) et le sega (qui rend hommage à quelqu’un ou à quelque chose).
Malgré un incident technique avec l’amplificateur au début du premier morceau, le groupe se rétablit vite et avec élégance, se montrant parfaitement à l’aise sur scène. Cet air de confiance en soi se transmet tout au long du spectacle : dès qu’elle pose ses instruments, Emy Potonié se met à danser et à circuler pour assurer de la continuité d’un solo à l’autre ; le mouvement semble fonctionner comme une forme privilégiée de communication entre elle et ses collaborateurs. Leur alchimie est si forte qu’un changement n’est guère perceptible lorsqu’elle rejoint Christophe Chrétien à la batterie à l’approche du dénouement.
En dépit de la longueur inattendue du concert, ce programme permet de découvrir deux ensembles portés par des femmes, chacun jouant sur une hybridité de styles et de genres. À travers des expérimentations autour de la poésie, du chant et de l’improvisation, il met en lumière le dynamisme créatif de la créolisation musicale, notamment à l’île de la Réunion.
Alina Tylinski

Les étudiant.es de Musicologie intéressé·es pour rédiger une chronique de concert peuvent faire une demande d'invitation (dans la limite de deux par concert) à l'adresse mathieudurieux@petitfaucheux.fr