Rencontre avec Jean-Baptiste Geoffroy autour du projet Tachycardie Ensemble

Quelques jours après la magnifique performance du Tachycardie Ensemble au Prieuré Saint-Cosme, nous avons discuté avec son fondateur, Jean-Baptiste Geoffroy, qui revient pour nous sur son processus créatif.

Bonjour Jean-Baptiste, pourrais-tu te présenter et nous parler un peu de l’histoire du projet Tachycardie ?

Je m’appelle Jean-Baptiste Geoffroy, je suis batteur. J’ai fait beaucoup de groupes, avec qui j’ai tourné plus ou moins, même pour certains pas du tout. À un moment j’ai fait un solo qui n’a rien à voir avec le projet de Tachycardie, un projet plutôt orienté musique sonore, assez chaotique dans un sens…Comme le projet Pneu avec Jérôme Vassereau, qui est plutôt de l’ordre de la performance.

Et puis j’ai vécu dans un endroit où il y avait un home studio, j’ai donc appris à me servir de cet environnement, en commençant par l’aspect technique de la chose.

J’ai commencé à faire un morceau un peu long, sous l’influence de Scott Walker que je venais de découvrir, j’étais un peu excité, et puis…………(silence) Ah, en fait je te mens ! Avant ce morceau-là, j’avais déjà fait des trucs sous le nom de Tachychardie que je faisais tout seul dans ce home studio justement : beaucoup plus électriques que ce que je fais maintenant. On les avait sortis avec notre label Cocktail Pueblo, mais sans aucune prétention de concert.

Puis je me suis dirigé vers quelque chose de plus contemporain, plus étrange et plus proche de mes écoutes à ce moment-là. Et donc il y a eu l’écriture d’un morceau un peu long que j’ai fait écouter aux copains d’Un Je-Ne-Sais-Quoi qui voulaient sortir une compil, La Pompadour, il y a de ça 10 ans, compilation qui vient juste de sortir en version cassette. Puis Un Je-Ne-Sais-Quoi a voulu sortir un disque de Tachycardie : mon premier, et c’est grâce à ces jeunes gens que le projet a pris forme.

Photo : Un Je-Ne-Sais-Quoi

Peux-tu nous raconter la manière dont vous travaillez aujourd’hui avec l’ensemble ?

Avec Tachycardie, enfin pour le morceau joué avec l’Ensemble, le travail découle en quelques sortes d’envies que l’on avait explorées avec le groupe F.U.T.U.R.OS.C.O.P.E. dont Julien et Antoine, qui sont dans l’Ensemble, font aussi partie. F.U.T.U.R.OS.C.O.P.E., c’était l’idée d’une musique on ne peut plus répétitive, la plus minimale possible avec des concerts entiers composés d’une seule partie à jouer. C’était plutôt de l’ordre d’expériences personnelles, puis on s’est mis à en faire des concerts. J’aime vraiment bien cette idée radicale de la répétition. C’est une discipline qui permet de vivre des expériences différentes à chaque fois.

C’est une autre façon de se confronter à l’aspect physique de la musique. Même si, pour moi, Tachycardie Ensemble, c’est plus de l’ordre de la « zik » introspective et du « lâcher-prise » que de quelque chose de performatif.

En fait, l’idée de l’Ensemble vient d’une proposition du Temps Machine qui m’avait demandé d’écrire un morceau pour une école de musique. J’ai fait semblant de dire que je savais écrire la musique : vu que je suis quasiment autodidacte je ne sais ni la lire ni l’écrire… J’ai quand même composé le début de cette pièce : Mille fois bonjour depuis le Vignemale.

C’est de la musique de prises de décisions et de hasards. Ça permettait aux gamins de se confronter à la musique et de ne pas seulement lire une partition : d’être acteurs du morceau.

Puis, en en faisant le disque de Tachycardie, on a écouté avec Guillaume et Nico de Un Je-Ne-Sais-Quoi plein de choses en chantier, dont ce petit bout de pièce, et on s’est dit qu’il faudrait le pousser un peu plus loin, avec un orchestre.

Je suis donc allé au bout d’une envie qui m’animait bien à ce moment-là.

L’Ensemble est composé d’un noyau dur de 6 personnes, et lorsque l’on vient jouer quelque part, comme là à Tours, nous demandons aux programmateur-ices d’inviter des musicien-nes du coin : l’instrumentarium n’est pas figé, même si on essaie de faire en sorte qu’il n’y ait pas trop d’instruments électriques. Je préfère que ce soit des choses acoustiques : ça va du marimba à l’accordéon, au sax… On a joué avec une harpe aussi !

Puis, le travail commun se fait en très peu de temps. On vient la veille du concert rencontrer les musicien-nes pour commencer à bosser, puis le lendemain on peut jouer la pièce. On échange aussi en amont par mail, je leur envoie les parties, on fait des écoutes…

C’est une pièce très simple qui permet d’être jouée avec des personnes différentes : pièce que ces musicien-nes invité-es peuvent s’approprier aisément. C’est une pièce de prise de décisions, d’écoute et de compréhension globale.

Tout ça permet des rencontres et de jouer avec des personnes avec qui je n’aurais peut-être pas eu l’occasion de jouer dans un autre contexte.

Pour revenir à l’aspect performatif, j’ai eu des pratiques beaucoup plus extrêmes que celle-là mais c’est un accent que je mets : le fait d’endurer le morceau. Ça fait partie du jeu. C’est sûr que pour les soufflants, le morceau est un peu plus physique que pour les autres. Mais ça fait partie de la trame : endurer physiquement, et dans le temps.

Photo : Un Je-Ne-Sais-Quoi

En tant que spectatrice, il m’a semblé percevoir cette bulle de concentration mentale mais aussi physique dans laquelle se trouvent les musiciens lorsqu’ils jouent Mille Fois Bonjour depuis le Vignemale.

Ça demande beaucoup de concentration aux musicien-nes et parfois même ça induit une espèce de transe. L’idée du morceau c’est qu’après une longue intro, on joue des patterns très courts, très longtemps en essayant de faire en sorte de ne pas jouer la même chose que les autres : jouer des patterns identiques mais décalés dans le temps.

Je joue aussi, c’était ma volonté de ne pas juste diriger, du coup j’ai du mal à avoir un regard global. Je joue de la percu’ donc je suis à la fois à l’écoute et à la fois bien au fond de ma tête, rangé, à jouer…ou pas rangé du tout d’ailleurs ! 

Comment se passe la communication entre les instrumentistes pendant le concert ?

Le morceau se déroule en quatre parties distinctes avec des rendez-vous assez évidents. Il y a une phase de grands crescendos chaotiques, qui sont temporisés par Fred et moi (aux percussions), on est l’un en face de l’autre, on peut donc se faire des signes facilement, et notre arrêt mutuel donne un signe évident au reste de l’Ensemble. Quand on reprend, ça induit un autre signal. Pour le début de la deuxième partie, je donne un top du regard à une personne, qui elle, fait démarrer à son tour tout le reste et après chacun a sa vision décisionnaire de la pièce. Il y a un moment, fatalement, où tout le monde arrive à un même endroit.

Ce basculement fait partie de l’écriture. À partir de là il y a d’autres indications et moi je conduis discrètement pendant un grande partie « drone ».

Il n’y a pas vraiment de conduite mais quelques clins d’œil, des hochements de tête et des bonnes intentions. En gros, je dirige l’aspect temporel de la pièce, et les indications se transmettent par divers biais, très simples.

Photo : Un Je-Ne-Sais-Quoi

Et ces téléphones portables présents sur scène ?

C’est trop bien ! C’est l’intro’ d’un morceau que je joue en solo d’habitude qui consiste en une longue plage de percussions, une espèce de grand crescendo de chaos, de craquellements avec, par-dessus, un son aigu de « field recording » un peu traité. Avec l’ensemble je me suis dit qu’on pourrait essayer ça : que tout le monde joue un son très aigu. On a essayé et Nico, qui joue de la clarinette ne savait pas trop comment exploiter son nouvel instrument dans ce sens. Il a pris son téléphone et il avait dessus un générateur de forme d’ondes sinusoïdales, et il a commencé à utiliser ça et c’était vraiment chouette : il jouait avec le placement du micro. On s’est tout de suite mis à fantasmer un ensemble de téléphones portables. Maintenant, je demande aux instrumentistes s’ils peuvent tenir un son aigu assez longtemps et s’ils le souhaitent, venir avec un téléphone et ce genre d’application. J’aime bien ce rapport sonore avec la synthèse pure et le rapport de quelqu’un qui fait du téléphone pendant qu’un autre musicien joue du violon par exemple.

Je travaille sur un projet en ce moment dans lequel j’aimerais y intégrer plus de téléphones !

Photo : Un Je-Ne-Sais-Quoi

Pour terminer peux-tu nous faire un retour du concert au Prieuré Saint-Cosme pour le festival Super Flux 2021 : la demeure de Ronsard tout de même !

Oui ce n’est pas rien ! C’était top parce-que les musiciens et musiciennes invité-es étaient ceux et celles avec qui on avait joué la toute première fois au Temps Machine en 2019. C’était super de jouer ensemble après toutes ces annulations.

Et le lieu est « dingo » : je l’ai découvert il n’y a pas longtemps. C’était parfait de pouvoir en discuter avec quelqu’un comme Vincent Guidault (ndlr : le directeur du Prieuré Saint-Csome) qui le connait tellement bien… Visuellement c’est très impressionnant, et il y a une dimension sonore folle. L’acoustique du réfectoire où on a joué est dingue. Et c’était un vrai plaisir d’y être pour ce début de printemps.

J’ai aussi été content de participer à la documentation de ce genre de pièce qu’on ne jouera pas souvent, même si pour moi tous ces dispositifs vidéo ne sont pas essentiels dans la « survie » de la culture actuelle. Certes, ça fait de belles traces (lorsque c’est bien fait !), mais c’est loin d’être une fin en soi pour moi. Je suis très curieux de voir à quoi le film peut ressembler.

Merci !

Propos recueillis par Eloïse Clerjaud

Revivez la performance du Tachycardie Ensemble au Prieuré Saint-Cosme.

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