Du 02 janvier au 30 juin 2017

Jozef Dumoulin © Camille Nivollet

Jozef Dumoulin – Artiste associé

Interview de Françoise Dupas, directrice du Petit faucheux

 Françoise Dupas :
Ta formation initiale en piano est plutôt classique et tu t’es spécialisé dans une musique plus électronique, trafiquée par l’électricité et les machines. Tu joues beaucoup du fender rhodes avec de nombreux effets. Qu’est-ce qui t’a fait passer du « classique » à l’électronique et que t’apportent ces deux instruments très différents, ces deux façons de jouer des claviers ?

Jozef Dumoulin :
La bascule de l’un à l’autre s’est faite tout naturellement, petit à petit, il n’y a pas eu une prise de décision. Tout a commencé en sortant de l’école, avec des concerts réguliers dans un club avec un piano que je ne voulais plus jouer parce qu’il était très mauvais. Au fender s’est ensuite ajouté un effet puis un autre et ainsi de suite. Je crois que j’ai été amené et aspiré par les possibilités infinies de prendre d’autres positions à l’intérieur de la musique, d’échapper à la logique de pianiste – d’échapper aussi aux reflexes que les autres musiciens peuvent avoir en jouant avec des pianistes.

Quand je me suis rendu compte, quelques années après, que je faisais d’avantage de claviers que du piano, ça a quand-même été un choc. Pendant un long moment ça n’a pas été facile de comprendre où j’en étais avec le piano. Mais, ensuite, j’ai trouvé comment mettre les deux mondes en communication et je m’éclate toujours à traduire des trouvailles dans le monde électronique au piano et vice versa – un travail qui est d’ailleurs rarement très conscient ou possible à traduire en mots concrets.
Du coup, intimement, je ne fais pas une très grande différence entre les deux, ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas de préférence pour l’un ou pour l’autre en fonction de telle ou telle situation musicale. Petit anecdote qui peut expliquer un peu cela : en mai 2016, je jouais au festival de Moers en Allemagne avec un groupe belgo-norvégien très très électrique et très sonore. Ma valise d’effets a été perdue à l’aéroport et j’ai dû jouer le concert au piano, chose à laquelle je n’aurais jamais pensé si j’avais eu le choix. Mais être devant le fait accompli m’a plutôt amusé et j’ai pris mon pied à jouer ce concert au piano.

FD : Tu es un musicien sans frontières. D’origine Belge, tu habites en France et tu joues dans le monde entier. Les musiques jazz et improvisées te paraissent-elles différentes selon les continents ? Vis tu des différences culturelles, esthétiques, artistiques par exemple entre les continents américain, européen et asiatique ? En quoi ces voyages en territoires inconnus (tant géographiques qu’artistiques) sont importants pour toi ?

JD : Le jazz et les musiques improvisées sont certainement très différents selon les territoires. Ne serait-ce qu’en Europe on peut vraiment parler d’un jazz français ou d’un jazz italien, par exemple. Chaque pays et souvent même chaque région d’un pays a une façon particulière de vivre et de pratiquer ces musiques-là. Ce phénomène est lié à une multitude de raisons. Et ces différences sont évidemment encore plus grandes quand on s’éloigne d’avantage.
D’autre part, je crois que quelque chose de fondamental lie toutes les pratiques musicales partout dans le monde, qu’elles soient improvisées ou non. C’est parce qu’il s’agit d’une expression humaine à travers le son. Si on écoute et que l’on s’ouvre à l’autre, on peut alors comprendre et communiquer à travers la musique avec tout le monde. C’est une force extrêmement puissante.

En plus, je crois qu’on sous-estime souvent les différences qui peuvent exister entre deux personnes qui viennent du même endroit et de la même culture. Souvent, quand je joue avec des gens qui sont de « chez moi », je me rends compte qu’il y a autant de choses à échanger et à découvrir qu’avec quelqu’un qui vient de l’autre bout du monde. Donc, quelque part, peu importe d’où l’on vient : une rencontre est une rencontre.
Je suppose que l’intérêt de rencontrer est le même pour tout le monde : à part le plaisir et l’excitation que ça peut provoquer, tous ces « autres » sont des miroirs qui nous font comprendre qui on est nous-mêmes, derrière les apparences.

FD : Qu’écoutes-tu ? Quels sont tes disques du moment et tes 5 albums préférés ?

JD : J’ai écouté récemment avec beaucoup de passion des musiques des Shonas du Zimbabwe – une musique autour du « mbira », un piano à pouces que j’ai commencé à pratiquer il y a quelques mois. Mais de manière générale j’écoute de tout – du jazz mais beaucoup, beaucoup de musiques traditionnelles venant du monde entier, de la musique classique, contemporaine, improvisée, expérimentale, pop, rock, electro. Tous ces styles sont des émanations de la même chose. On m’offre aussi beaucoup de CD quand je suis sur la route et j’essaie d’écouter tout ce qu’on me donne.

Un choix de 5 albums parmi ma liste de CD fétiches qui s’allonge de plus en plus :

  • Morton Feldman : Piano and String Quartet
  • Bobo Stenson Trio : Reflexions
  • Sonic Youth : Sonic Nurse
  • Miles Davis : Nefertiti
  • Kishori Amonkar : Rageshree & Kedar

DES PROPOSITIONS DE PROGRAMMATION :

Dumoulin/Delbecq « Plug and pray » + Aum Grand Ensemble -> 14 avril à 20h
Dialogue Singulier #3 : Caroline Cren & Jozef Dumoulin -> 2 mai à 20h