Pour Jean

Est-il pensable d’imaginer un Petit faucheux sans Jean Aussanaire ? Le Petit faucheux aurait-il pu véritablement exister et vivre dans ses libres aventures sans l’énergie follement accueillante de ce pourvoyeur prodigue de germes du futur ?

Depuis plus de trente ans il y était chez lui – «  J’avais mon clou au bar et je payais quand je pouvais. Je voulais répéter, hop ! je prenais la clé … » – et il avait rendu le lieu et nous-mêmes meilleurs qu’on aurait pu l’imaginer dans nos propres utopies que nous redoutions parfois de penser irréalisables. Ce qu’il voulait, avec cette inflexion de tout rêver, la vie, le monde et soi-même, c’est qu’ici et maintenant le réel enfin soit aux couleurs de l’imaginaire. Aucun autre musicien ne s’est produit plus que lui sur la scène du Petit faucheux (une bonne centaine de prestations dans les contextes les plus divers), et personne plus que lui ne s’est lancé sans répit, sans dogme ni raideur, dans de nouvelles luttes jamais achevées, jamais liquidées, contre l’égotisme, le consumérisme et le conformisme artistiques, contre la vacuité des discours des philistins de la culture, contre la finance envahissante, contre la bureaucratie culturelle. Et, surtout, plus que tout, pour que vive la musique.
Malgré les disques, malgré les enregistrements, malgré tout ce que l’on pourra encore longtemps entendre de lui, Jean nous laisse dans un silence désenchanté que rien ne saurait combler. Mais un silence bruissant inexorablement de mille petites choses inoubliables, qui font vite tarir les larmes, telles des pierres de gué pour traverser le quotidien que l’on franchit « pas à pas jusqu’au dernier » selon la belle expression de Louis-René des Forêts.
« Nous ne devons pas pleurer nos amis perdus, mais nous rappeler que nous avons vécu avec eux la meilleure des vies. » (Apollonios de Tyane, lettre 99)

Bernard Aimé