Sylvaine Hélary : réflexion sur cette période

Je ne considère pas qu’il y ait un avant ou un après, il est beaucoup trop tôt pour le savoir. Je préfère m’atteler au « maintenant ».
Je vis d’habitude dans un flot de déplacements, je m’agite quotidiennement pour aller d’une répétition à un concert, d’un club à un théâtre, d’une classe de conservatoire à une maison d’arrêt, d’une réunion de mon association à une journée de rencontre professionnelle, etc.

Et le temps se suspend. La régularité des journées installe une régularité dans mon travail. Je plonge dans le détail d’une respiration, j’ouvre le Traité d’Harmonisation de Koechlin, je ressors « Le Merle Noir » de Messiaen. Un merle a fait son nid pour la première fois dans notre cour, au coeur du grand rosier qui dégouline de fleurs !
Vient l’attente, l’excitation, l’ennui, j’ai au début du mal à me mettre à composer avec le vide.

Et le ciel bleu de Paris, sans aucune trace d’avion.
Peu à peu les notes arrivent, se déposent sur le papier, habitées par des rythmes d’une nouvelle lenteur et des harmonies d’une étrange douceur. Et puis un sursaut d’impatience, les idées se bousculent au portillon ! Une envie de raz de marée, pour balayer ce monde croulant une bonne fois pour toute.
Et le calme de l’impasse. Les cris frondeurs des enfants.

Je découvre que mes camarades de jeu me manquent. C’est plutôt agréable. J’entends leurs sons dans ma tête, ils me guident pour écrire. Ainsi, je renoue avec le désir premier de l’acte de composer : écrire pour les autres. C’est d’une simplicité déconcertante. Je ne l’avais pas oublié, c’était seulement un peu enfoui.

Et j’ai gratté la terre, planté quelques graines, me suis surprise à être émue en voyant une jeune pousse sortir du sol pour s’élancer dans la vie.

Jouer de la musique à plusieurs, voici là le fondement de ma pratique musicale. Je trépigne en préparant la séance d’enregistrement de mon prochain disque, j’ai du mal à croire que l’on va enfin se retrouver d’ici quelques jours, autour de micros et de partitions!

La vie des concerts, des voyages, des interventions pédagogiques, appartient à une sphère qui malheureusement touche à un autre type d’organisation, aux décisions politiques, régies par l’économie, dont les lieux sont tributaires…. C’est ce qu’ils prétendent nous faire croire !

Alors oui, il nous faudra avoir une réflexion commune, dans un monde sensible déviant des chemins qu’ils voudraient nous voir emprunter. En se rencontrant, en regardant nos peurs, en écoutant nos désirs, en enlevant un peu de nos masques, en lavant nos idées, en respirant côte à côte, en se reconnaissant…
En prenant le risque de vivre.


Pour finir, ce poème de Rilke :

PARFOIS ELLE SENT…
Parfois elle sent : La vie est grande,
plus sauvage que des fleuves qui écument,
plus sauvage que la tempête dans les arbres.
Et doucement, lâchant les heures,
elle abandonne son âme aux songes.

Puis elle s’éveille. Une étoile brille
en silence au-dessus du calme paysage,
et la maison a des murs tout blancs.
Alors elle sait : La vie est inconnue et lointaine,
et elle joint ses mains qui vieillissent.

Chants de l’aube (1898-1901)

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